mardi 3 juin 2008

Le toucher

Ceux qui ont vu le film Robert et Robert de Claude Lelouche se souviendront de l’admirable Charles Denner dans le rôle de Robert Goldman. Le personnage légèrement névrotique qu’interprète Denner ne supportait pas qu’on le touchât. Dans une scène, alors qu’on tente de le reconduire en le prenant pas le bras il s’exclame «Ne me touchez pas, ne me tou-chez pas!»

La justesse de l’interprétation du regretté Charles Denner me revient en mémoire chaque fois que l’on me touche. Si d’apparence je garde mon calme, intérieurement je suis tout aussi alarmé que le personnage de Denner. Je ne supporte pas qu’on me touche.

J’ai dédié ma main droite à l’humanité et je puis sans hésiter serrer la main de tout un chacun. Par contre, toutes les autres parties de mon corps ne doivent entrer en contact qu’avec mes proches sous peine de me plonger dans un sévère inconfort.

Je n’en suis pas rendu à me priver de sorties publiques pour m’épargner des contacts physiques, je mets par contre des manches longues encore que cela soit insuffisant. Récemment, j’attendais patiemment dans une salle d’attente lorsqu’un individu peu soigné de sa personne est venu s’effondrer sur le siège adossé au mien. Son épine dorsale inexistante n’a pu retenir ce qui lui servait de boîte crânienne et la jungle équatoriale de sa chevelure est venue épouser ma tête fraîchement rasée. J’ai senti, comme seul peu le sentir un chauve, l’huile ruisselé sur ma peau. Cela m’a profondément dégoûté.

Au théâtre ou au concert, dans ces salles où les sièges sont toujours trop étroits et les places assignées, je ne manque jamais d’être assis à côté d’un être flasque et débordant. Le minuscule accoudoir ne suffit alors plus à délimiter la frontière de nos territoires respectifs et mon voisin ne ressent aucune gêne à venir appuyer son bras, du coude à l’épaule, contre le mien. Je déteste sentir la chaleur corporelle de cet étranger. Une moiteur s’installe à l’interface de nos corps et je perds toute ma concentration pour l’événement auquel j’assiste. Mon attention se porte entièrement sur les petits mouvements du bras que j’effectue discrètement pour me dégager de l’importun. Un «ne me tou-chez pas!» serait tellement plus efficace, mais me ferait passer pour un névrosé.

Le pire est encore dans les transports en commun que j’abhorre. Que nous soyons assis ou debout il y a toujours une cuisse ou une paire de fesses qui se colle aux nôtres. Les hommes sont particulièrement envahissants, incapables qu’ils sont de s’asseoir les genoux collés. L’angle sous-tendu par leurs cuisses est invariablement obtus. Je ne sais pas quelle est la nature de l’infirmité de leur bassin, mais moi je n’ai aucune difficulté à me fermer les jambes.

Dans l’édifice où je travaille on a installé des distributrices de liquide aseptique pour les mains. Ils sont accrochés au mur à tous les 20 mètres, comme dans les hôpitaux. Cela m’est parfaitement inutile. J’ai déjà fort à faire avec ceux de ma race pour me préoccuper de ce que je ne vois ni ne sens.

samedi 31 mai 2008

Le sein

Celui de Julie Couillard sur lequel reposait la tête récemment tombée de l’Honorable Maxime Bernier.

Bien sûr cette introduction n’a pour but que d’accroître la fréquentation de mon blogue. Pourquoi ne profiterais-je pas moi aussi de la vague nationale de voyeurisme?

Comme il se doit, l’internaute lubrique aura vite constaté en arrivant ici que sa recherche était inutile, car c’est plutôt sur la nature du document compromettant qui a fait tomber le ministre que je disserterai. Si le rôle des journalistes était d’informer la population plutôt que de vendre des feuilles de chou et si le rôle de l’opposition en chambre était de protéger nos institutions plutôt que de produire un effet pour le bulletin télévisé de 18 heures, nous en saurions peut-être un peu plus sur la classification du fameux document. Voilà une belle incertitude qui sert la cause d’à peu près tout le monde.

Tantôt désigné confidentiel, tantôt secret, il est aussi fréquemment frappé du sceau hautement confidentiel, alors que cette dernière catégorie n’existe pas. Le Canada limite la distribution des renseignements selon deux classements principaux, soit les renseignements protégés et les renseignements classifiés. Les renseignements sont marqués PROTÉGÉ lorsqu’ils peuvent causer préjudice à des personnes ou à une institution. Trois catégories A, B et C sont utilisés pour spécifier si l’information est peu critique, critique ou très critique. L’accès à ces renseignements se fait selon le besoin par des personnes ayant subi une enquête de fiabilité.

Les renseignements classifiés quant à eux le sont s’ils peuvent causer un préjudice à l’échelle nationale. Trois classifications existent : CONFIDENTIEL, SECRET et TRÈS SECRET (TOP SECRET en anglais) selon le degré de risque associé aux renseignements.

Enfin, puisque le document en question était relatif à une réunion de l’OTAN, il aurait pu être classé selon la classification de sécurité de l’OTAN : OTAN DIFFUSION RESTREINTE, OTAN CONFIDENTIEL, OTAN SECRET et OTAN TRÈS SECRET.

Pour avoir accès à des documents classifiés, il faut subir une enquête de sécurité menée par le SCRS. Une attestation de niveau SECRET, qui permet l’accès selon le besoin à des renseignements secrets, doit être mise à jour tous les 10 ans alors qu’une attestation de niveau TRÈS SECRET doit l’être tous les 5 ans. L’enquête de sécurité tiendra compte des 10 ou 20 dernières années selon le niveau de sécurité désiré. Il est improbable que Julie Couillard ait une attestation de niveau SECRET et il est encore plus improbable qu’elle puisse en obtenir une de niveau TRÈS SECRET étant données ses relations antérieures.

Il s’est dit n’importe quoi sur le document oublié par Maxime Bernier, par la bouche même de notre Premier ministre aussi. S’il était de nature à porter préjudice à nos partenaires de l’OTAN, il aurait dû être classifié selon les normes de l’OTAN, ce qui n’était vraisemblablement pas le cas (mais allez donc savoir). Si le document était effectivement classifié, il pouvait par définition porter préjudice à la sécurité nationale. Le risque était sans doute très faible, mais existant. Affirmer le contraire n’est pas plus rassurant, cela indique que la classification des documents est mal effectuée.

Si les normes canadiennes de protection de l’information vous excitent plus que les seins nus de Julie Couillard, vous pouvez toujours effeuiller ce site.

mercredi 28 mai 2008

La chambre

C’est toujours à la fin mai que je repense à cette histoire cocasse de chambre d’hôtel.

Il y a quelques années à pareille date, j’organisais un colloque scientifique dans un pays candidat à l’Union Européenne. Le financement était abondant et j’étais en mesure de payer le transport et l’hébergement pour les participants.

Or il y avait parmi les conférenciers cet Américain luthérien. Je le connaissais déjà depuis deux ans, nous nous étions rencontrés lors de précédents congrès. Au début il me tombait un peu sur la cravate. Peut-être parce que nous avons le même âge, le même prénom et le même travail, mais que lui aime travailler. Quoi qu’il en soit, avec le temps j’ai fini par le trouver plutôt sympathique et rigolo.

Dans mon recrutement je devais naturellement trouver non seulement des conférenciers, mais aussi des étudiants. Et dans la talle d’étudiants se trouvait l’étudiante de cet Américain luthérien. On m’avait dit qu’il y avait entre eux plus qu’une relation scolaire et j’avais machinalement et maladroitement réservé qu’une chambre d’hôtel pour les deux dans l’espoir d’économiser sur les frais d’hébergement.

Il n’a pas fallu beaucoup de temps après que j’eus publié la liste des réservations pour que je reçoive un courriel de l’étudiante affolée réclamant sa propre chambre. Elle m’expliqua de façon polie mais franche que contrairement à la croyance populaire, répandue par de mauvaises langues, sa relation avec son professeur n’était pas de nature à autoriser le partage d’une chambre d’hôtel. J’ai rapidement corrigé la situation en me confondant en excuses et en avouant avoir été mal informé.

L’affaire en resta là et nous eûmes un agréable deux semaines de vacances sur les bords de la Mer Noire. Je ne me préoccupais pas trop de l’absence de mon Américain luthérien lors de nos virées nocturnes. Je savais qu’il appréciait beaucoup plus l’étude que les beuveries internationales. Il était d’ailleurs un des rares à assister frais et dispos aux premières conférences du matin.

À la fin du colloque, après que nous eûmes fini d’embrasser tous nos collègues. J’exprimai un certain regret de voir que contrairement aux précédents colloques du même type, aucun couple ne s’y était formé. Je conservai cette impression d’être un mauvais entremetteur pendant neuf mois.

C’est lors d’une mise à jour anodine auprès des étudiants que j’appris que j’avais inutilement réservé une chambre d’hôtel supplémentaire lors du colloque. L’étudiante de l’Américain luthérien avait donné naissance à un adorable poupon. Elle me confessa par ailleurs que la conception avait eu lieu lors du colloque. Ne me l’eut-elle avoué, je n’aurais eu aucune incertitude sur l’identité du père. Car sans doute afin de sauver l’âme du petit bâtard, ses parents l’ont baptisé Église (Kyrksen).

mercredi 21 mai 2008

La tondeuse

Il est toujours troublant qu’un homme qui nous est étranger vienne nous faire des confidences alors que nous n'avons aucune disposition particulière pour les entendre. La chose m’est arrivée plutôt deux fois qu’une ce week-end.

Le tout a débuté lorsque le membre mobile de ma tondeuse a percuté, à répétition, une roche. La pauvre lame était si endommagée qu’il fallait la changer. Mais comme j’étais incapable d’en trouver une en remplacement chez le quincaillier et que j’avais une irrépressible envie de tondre mon gazon à cet instant, j’ai impulsivement acheté une tondeuse hélicoïdale manuelle et suis retourné à la maison assouvir mon désir.

Après avoir fébrilement procédé à l’érection du manche, seule étape nécessaire après avoir sorti l’engin de sa boîte, j’étais prêt à passer à l’acte. Je m’affairais donc dans un mouvement régulier de va-et-vient à couper mon gazon lorsque mon troisième voisin, à qui je n’ai parlé qu’une seule fois en deux ans, s’est empressé de venir me voir tout excité. Il se mit à me poser des questions très personnelles sur ma nouvelle acquisition avant de lui-même s’épancher sur sa relation avec sa tondeuse à essence. Je sentais les sanglots monter dans sa voix.

Pour remettre la scène en contexte, il faut mentionner que j’habite la banlieue et que dans ma banlieue un homme se doit de posséder une tondeuse à essence dont le silencieux sera préférablement inexistant. L’homme de banlieue ne tond pas tant sa pelouse pour préserver l’esthétique de son domaine que pour marquer son territoire. C’est pour cela que même retraité et libre de tout son temps, il choisira le dimanche matin pour signaler bruyamment sa présence à tout le quartier au moyen de sa tondeuse. Lors des canicules d’été, il est presque touchant d’entendre ces chants de cigales à pistons s’étendre au loin comme autant de déclarations de virilité servant à attirer des femelles en rut.

On peut donc comprendre mon désarroi face à ce voisin étranger qui ose avouer en avoir assez de se faire sauter les tympans et de patauger dans le cambouis chaque fois qu’il doit procéder à une tonte. Il faut dire qu’il n’avait rien à craindre de son confident. Je n’ai ni tondeuse à essence (ma vieille était électrique) ni VUS dans le garage et j’utilise même mon vélo pour aller travailler. Je suis donc en quelque sorte un eunuque de banlieue selon les règles non écrites, mais connues de tous.

Afin de me montrer compatissant, j’ai laissé mon voisin essayer ma tondeuse. Et voilà que cet homme d’âge mûr se met à courir en tout sens sur ma pelouse achevant précocement le travail que j’avais commencé. Il m’a quitté ragaillardi et apaisé, suggérant même qu’il pourrait éventuellement sortir du placard une nouvelle tondeuse manuelle.

Je n’avais pas terminé ma relation avec ce voisin qu’en passant par l’arrière de ma demeure se présente un second voisin. Le même scénario se répète, mêmes épanchements et même désir secret d’un jour s’afficher avec une tondeuse manuelle.

Cette expérience n’a fait que confirmer ce que je savais déjà, le mâle banlieusard est plein d’incertitudes sur sa condition qu’il masque par d’inutiles pétarades.

vendredi 4 avril 2008

L'automobile

Enfant j’ai vu un dessin animé où des extraterrestres étudiaient les terriens depuis l’espace. Ils avaient identifié l’automobile comme étant l’espèce la plus évoluée sur terre. On voyait comment ces extraterrestres analysaient les mœurs, l’habitat et le mode de reproduction de l’automobile. Leur analyse concluait que la plus grande menace que subissait l’automobile venait de ces petits parasites qui à tout moment les infestaient, l’être humain. Le dessin animé se terminait sur la décision que les extraterrestres avaient prise de libérer l’automobile de ses parasites en les exterminant.

Ce n’était qu’une fiction bien sûr, car l’automobile n’a nullement besoin d’extraterrestres pour éliminer l’espèce humaine. Elle s’en tire très bien toute seule. En effet, plus d’un million et demi de personnes meurent chaque année d’un accident de la route dans le monde. Ce qui est encore plus troublant, c’est que l’automobile est la première cause de décès chez les jeunes de 10 à 24 ans, 400 000 morts par année pour les moins de 25 ans. C’est plus que le sida ou n’importe quelle maladie infantile.

Cela est tout à fait acceptable car il s’agit de l’automobile, le fondement même de nos sociétés. Lorsque le premier ministre Jean Charest déclare au sujet de l’effondrement du viaduc de l’autoroute 19

Quand c'est une question de sécurité; ce n'est pas une question d'argent.

Il ment évidemment. Qu’il s’agisse des infrastructures ou du Code de la route, des risques sont pris pour garantir justement que l’économie ne soit pas freinée par une réglementation trop stricte. Le coût économique d’une vie humaine est très faible en regard de l’automobile. C’est-à-dire qu’il faut beaucoup de morts avant que l'on songe à changer la réglementation.

D’ailleurs, les accidents de la route sont non seulement acceptés, mais on juge ridicule l’idée d’augmenter la vigilance des automobilistes afin de les réduire. Tel Eric Lefrançois qui trouve loufoque que l’on puisse interdire de manger ou de fumer au volant en écrivant dans La Presse :
N'ayons qu'une seule et même devise: tout conducteur doit se tenir constamment en état et en position d'exécuter commodément et sans délai toutes les manoeuvres qui lui incombent. C'est ridicule, […]

On peut mesurer ici l’abysse de tolérance aux risques associé à la conduite automobile. Je me demande comment Éric Lefrançois réagirait si lors de son prochain vol pour le sud des États-Unis pour des essais routiers on lui annonçait qu’il est ridicule de penser que les pilotes seront en mesure d’effectuer sans délai toutes les manœuvres qui leur incombent durant le vol ?

Je termine par cette question. Combien de morts sur les routes faudrait-il pour que l’on bannisse totalement l’automobile? Voyez, il serait incertain que l’automobile ait besoin d’une intervention extraterrestre pour se débarrasser des humains.


Gus Vanhecke
Mussel Car Junkyard
http://www.junkyardedsel.com

mardi 1 avril 2008

La neige

Rien que le titre de ce billet accolé à la date du premier avril pourra inspirer de la lassitude, voire du dégoût chez certains lecteurs dont je tairai la localisation. Soyez sans crainte, contrairement à l’hiver je sais être bref.

N’empêche, on en parle beaucoup de cette neige. Chaque flocon trouve son commentateur. On aime relater notre courage face au record de précipitation fracassé cependant que l’on préférerait un climat plus tempéré. Jusqu’à mon ami Foglia qui, sans doute par impatience de la retraite, en a fait une chronique non équivoque.
(Même si je ne l’ai jamais rencontré, j’écris "mon ami Foglia" pour faire class, car il m’a cité dans une de ses chroniques l’automne dernier. Ne cherchez pas, c’était sous un autre nom. Maintenant nous sommes quittes.)

Si vous n’avez aucune envie d’aller nus embrasser des statues tels des Diogène alors que la température demeure systématiquement sous les normales, rien ne vous empêche de vous rabattre sur d’autres exemples de philosophes grecs. Dans le cas qui nous occupe, Épictète me semble tout indiqué.

J’ignore si Épictète avec sa patte folle apprécierait notre hiver et ses étendues de glace. Mais telle n’était justement pas sa doctrine. Qu’il tombe plus de quatre mètres de neige en un hiver n’est ni bien ni mal en soi puisque cela est extérieur à nous et indépendant de notre appréciation.

Tout l’univers peut se catégoriser en deux classes selon Épictète. Ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. Il faudrait être un crétin fini pour croire que la neige fait partie de la première de ces classes. D’ailleurs, aussi puissant puissions nous être, bien peu de choses en somme appartiennent à cette première classe sinon notre pensée, et encore…

Toujours selon Épictète (bien que personne n'oserait démontrer le contraire) la sagesse veut que l’on ne se préoccupe que de ce qui dépend de nous. À dire vrai, cela est déjà beaucoup pour la majorité d’entre nous, nonobstant le nombre insignifiant de choses sous notre dépendance.

Que l’on en fasse le sujet de lignes ouvertes, de chroniques, que l’on y consacre une chaîne de télé et pourquoi pas qu’on y mêle le gouvernement, cela ne change rien à l’affaire, ce n’est pas matière à débat, la neige est là.

Ma femme, qui a résolument épousé le parti d’Épictète sur les questions météorologiques, ne cesse de me répéter que nous ne pouvons rien contre cette neige. Mais c’est justement parce que cela est complètement inutile qu’en plus de l'avoir pelletée, je la commente maintenant cette neige.

samedi 29 mars 2008

Le père

Il est doux de se souvenir des moments passés en compagnie de son père lorsque l’on était jeune enfant. Je mentionne spécialement le père, car c’est souvent avec lui que l’on vit nos premières aventures hors du giron maternel.

C’est à cela que je pensais la semaine dernière alors que je prenais l’avion pour retrouver ma femme et mon fils. J’étais seul, mais assis derrière moi se trouvaient un père et son fils auxquels je n’avais pas porté attention en prenant place si bien que j’ignorais qu’ils fussent là avant qu’ils se missent à converser. À en juger par le vocabulaire et les questions de l’enfant, celui-ci ne devait pas avoir plus de six ans. C’était visiblement son baptême de l’air et tout ce qu’il pouvait apercevoir par le hublot se traduisait en questions et sous questions à son père. Le père prenait grand soin de répondre à l’enfant avec clarté et rigueur dans ses explications. Je peux même avancer qu’il devait avoir une certaine éducation pour être en mesure d’expliquer le plus simplement du monde, mais avec exactitude, des détails techniques reliés au vol.

Nous étions en bout de piste prêt à décoller. Je ne portais plus attention à eux tant j’étais absorbé par la pensé de mon propre fils quand soudain un violent bruit de claque me fit dresser l’oreille vers l’arrière de mon siège. Le père venait de gifler l’enfant parce qu’apparemment il voulait feuilleter les documents qui se trouvaient dans la pochette du siège devant lui. Ce qui ne se fait pas au moment du décollage comme l’expliquait très posément le père à l’enfant en sanglots.

L’enfant retenait ses cris de douleur et pleurait, le souffle court, le visage entre ses mains. Ainsi se déroula son premier décollage, celui qu’il anticipait fébrilement depuis une dizaine de minutes en interrogeant son père. Ce dernier enjoint calmement à l’enfant de cesser de pleurer. Ce qu’il fit. Nous étions déjà à une certaine altitude lorsqu’il put s’émerveiller de la petitesse et du nombre des maisons tout en s’essuyant les yeux et en reniflant. Je retournai à la pensée de ma famille tout en cherchant à chasser de mon esprit la scène qui s’était déroulée derrière moi.

Après un vol sans histoire où j’ai pu m’interroger sur l’enthousiasme encore une fois démesuré à propos du dernier film des frères Cohen, la conversation reprit derrière moi à l’approche de l’atterrissage. Cette fois le bruit des moteurs m’empêchait de saisir leurs propos, mais le père semblait presser son fils de procéder avec ordre et méthode avant que nous touchassions la piste. Le discours du père, bien que toujours posé, s’intensifia jusqu’à ce que retentisse un bruit sourd. Je devinai aux pleurs de l’enfant que l’on venait de lui frapper la tête contre le hublot. L’avion se posa malgré tout, même si l’enfant n’avait pas exécuté toutes les procédures que son père lui commandait.

Lorsque nous quittâmes nos sièges, je jetai un coup d’œil en direction du paternel. Il était bien habillé, propre et la soixantaine fort avancée. Je me consolai donc en sachant que le petit garçon qu’était son fils n’en avait plus pour longtemps à supporter son éducation.

Par contre, lorsqu’il sera devenu un homme adulte, il sera à jamais tenaillé par l’incertitude de savoir s’il aimait son père ou s’il le détestait profondément.